Le brise-glace
Ferme les yeux et imagine que lorsque tu écris, tu te transformes en animal. Qui deviens-tu ?
Une chenille qui veut devenir papillon.
La genĂšse
Depuis quand Ă©cris-tu ? je dirai depuis que jâai 9 ans. Il y a les premiers poĂšmes Ă lâĂ©cole primaire, ce sont les premiers actes dâĂ©criture un peu fort. Ce sont les tentatives les plus sincĂšres, spontanĂ©es, loin de toutes les inhibitions qui viennent Ă lâĂąge adulte. Mon premier poĂšme Ă©tait sur les optimistes, les bateaux.
Est-ce que ça a Ă©tĂ© difficile dâassumer ton dĂ©sir dâĂ©crire ? câest compliquĂ© parce que je suis journaliste et travaille dans un univers oĂč lâĂ©criture a une place centrale. Je suis entourĂ© de personnes qui ont un niveau Ă©levĂ©, mon degrĂ© dâexigence a augmentĂ© proportionnellement. Et il y a tous les romans qui me fascinent comme Le cĆur est un chasseur solitaire, un chef dâĆuvre de la littĂ©rature amĂ©ricaine ; lâautrice Carson McCullers lâa Ă©crit Ă lâĂąge de 20 ans, ça fout pas mal de complexes ! Je me mets peut-ĂȘtre la barre un peu trop haut.
Le sens
Pourquoi Ă©cris-tu ? As-tu conscience du fondement derriĂšre ton Ă©lan dâĂ©criture ? au-delĂ de lâenvie de raconter des histoires, câest lâenvie de renouer avec des ĂȘtres chers qui ont disparu (mon pĂšre, mon meilleur ami). Il y a une envie de faire revivre ces personnes dâune maniĂšre ou dâune autre. Par exemple, jâai envie de nourrir un de mes personnages avec lâessence de cet ami que jâai perdu il y a 14 ans.
Virginie Despentes commence King Kong thĂ©orie par : « JâĂ©cris de chez les moches, pour les moches. » Et toi, tu Ă©crirais de chez qui pour qui ? JâĂ©cris de chez les personnes peu assurĂ©es pour les personnes peu assurĂ©es. De chez les sensibles, les Ă©corchĂ©s pour les sensibles, les Ă©corchĂ©sâŠ
Tu Ă©cris quoi et sur quoi ? jâĂ©cris sur la musique, le rapport Ă lâautre, la relation amoureuse, lâĂ©chec⊠voilĂ en vrac. Jâessaye de dĂ©buter une nouvelle et si affinitĂ©s un roman.
La pratique
OĂč et quand Ă©cris-tu le mieux ? il faut vraiment que je sois isolĂ© dans un endroit oĂč il nây a pas trop de bruit. Sur un petit bureau ou un coin de table, jâai besoin dâĂȘtre tranquille.
As-tu une routine dâĂ©criture et si oui laquelle ? ouf ! Non (rires). Un monsieur disait â je ne sais plus qui - que « pour Ă©crire, il fallait voler les moments ».
Les temps sont durs, tu ne peux choisir dĂ©sormais quâun seul outil pour Ă©crire : le bic, le feutre, le crayon de papier, lâordinateur ou la machine Ă Ă©crire ? ma pulsion premiĂšre serait le bic et le carnet, mais ce serait plus sioux de garder lâordi pour tout stocker.
Que fais-tu de tes brouillons ? je les garde prĂ©cieusement parce que je me dis que peut-ĂȘtre jây reviendrais. Au pire ils me permettront de voir le chemin parcouru.
Partages-tu les coulisses de ton travail dâĂ©criture ? avec toi, sinon non.
Y a-t-il quelque chose que tu faisais, que tu ne fais plus et qui tâa libĂ©rĂ©e ? je ne vois pas, dĂ©solĂ©e.
Le meilleur conseil quâon tâai jamais donnĂ© pour Ă©crire ? Voler toutes les occasions possibles et imaginables.
La traversée du désert
Tâest-il arrivĂ© de ne plus Ă©crire ? Si oui, pendant combien de temps et pourquoi ? tu aurais pu me poser la question Ă lâenvers ! Ma pratique est un peu erratique. Comme je te le disais, le dĂ©sir dâĂ©crire de la fiction est venu avec la perte de personnes proches, câĂ©tait une maniĂšre de renouer le contact et dâessayer de saisir pourquoi elles me manquaient si profondĂ©ment. Jâai remisĂ© dans un coin lâĂ©criture pendant trĂšs longtemps. JâĂ©crivais pour le boulot et jâavais dĂ©jĂ tellement de mal Ă me sentir lĂ©gitime dans ma pratique professionnelle que jâavais pas la place dâĂ©crire pour moi.
Quelle est ta plus grande difficultĂ© actuelle ? jâai peur de faire des fautes de goĂ»t stylistiques, des effets un peu lourd, dâaller dans des choses un peu facile. Dans mon travail, je ne supporte pas les personnes qui sâĂ©coutent Ă©crire, qui tombent dans des effets qui nâapportent rien Ă la comprĂ©hension mais sont lĂ pour flatter lâego. [tu veux dire comment trouver ton style sans que ce soit ampoulĂ© ?] Oui et ne pas renoncer Ă la notion de plaisir sans tomber dans la facilitĂ©. Marier le plaisir et lâexigence.
Comment gĂšres-tu les moments de dĂ©couragement ? je suis en train dâapprendre Ă les gĂ©rer, donc je rĂ©pondrai plus tard Ă cette questionâŠ
Lâinspiration
Quel livre aurais-tu aimĂ© Ă©crire ? pfff ! [oui je sais choisir est horrible] Ah non, câest trĂšs facile ! Câest mon livre de chevet : lâattrape cĆur de Salinger. Pour moi câest LE chef dâĆuvre en termes de sensibilitĂ©, de drĂŽlerie, dâironie, de regards dĂ©sabusĂ©s sur le monde. Il faut le lire en anglais, si on peut, pardon ça peut paraitre pĂ©dant, mais en français, je trouve quâon passe Ă cĂŽtĂ© de la mĂ©lancolie du texte.
Ce soir, câest un dĂźner trĂšs, trĂšs spĂ©cial, tu peux y inviter trois auteur·es de toutes Ă©poques confondues ? Qui est Ă table avec toi ? jâadorerais rencontrer Clara Dupont-Monod - Sâadapter, incroyable sur les relations familiales -, Ken Kesey (lâauteur de Vol au-dessus dâun nid de coucou et un livre que je vais te conseiller : Sometimes a great notion, ce livre a changĂ© mon rapport Ă la littĂ©rature) et⊠je vas pas dire Salinger car câĂ©tait un gros taiseux⊠Paul Eluard, mon poĂšte prĂ©fĂ©rĂ©.
La solitude
Continue cette phrase : la solitude pour Ă©crire câest⊠un mal nĂ©cessaire.
Quel est ton rapport Ă la solitude en dehors de lâĂ©criture ? jâen ai besoin, je suis quelquâun dâassez solitaire. Jâai la chance de partager la vie de quelquâun dont je suis Ă©perdument amoureux, ça nâempĂȘche que jâai besoin de moments Ă moi, pour rĂ©flĂ©chir Ă plein de choses, pour rĂȘver, marcher.
Lâouverture au monde
Si demain ton livre devenait bestseller, comment penses-tu que tu vivrais la cĂ©lĂ©britĂ© ? extrĂȘmement mal je pense, câest vraiment pas mon moteur. Lâanonymat est trĂšs confortable. AprĂšs jâespĂšre une forme de reconnaissance bien sĂ»r.
Légitimité et précarité
Quand on te demande ce que tu fais dans la vie, tu réponds quoi ? je suis journaliste.
Est- ce que le statut dâauteur·e est difficile Ă assumer ? je nâai pas cette lĂ©gitimitĂ©.
Est-ce que tu te considÚres comme un « artiste » ? pas encore.
Tu ne vis pas de lâĂ©criture mais est-ce que ce serait un objectif ? jâen sais rien⊠dâun cĂŽtĂ© ça me fait rĂȘver et en mĂȘme temps câest peut-ĂȘtre un fantasme car ĂȘtre Ă©crivain avec un grand E, câest peut-ĂȘtre avoir plein de contraintes que je nâimagine pas. Et travailler dans un collectif ça me plait, jâaime avoir un cadre. Le plaisir que jâai dans mon travail, câest de voir les personnes quotidiennement, des personnes pour qui jâai Ă©normĂ©ment dâadmiration. Si je vivais de ça, il faudrait que jâarrive Ă reconstituer une communautĂ© dâĂ©crivains pour Ă©changer en toute confiance.
La passion
Quâas-tu fait de plus fou par amour pour lâĂ©criture ? participer Ă un atelier et partager ce que jâai Ă©crit Ă des personnes qui me sont totalement inconnues !
Je suis un gĂ©nie, tu viens de frotter ma lampe et je tâaccorde un vĆu en lien avec lâĂ©criture. Que me demandes-tu ? ma premiĂšre impulsion câest de mâĂŽter tous mes complexes, mais câest peut-ĂȘtre bien dâen avoir⊠à petites doses⊠pour garder une certaine tenue, une certaine exigence. Disons : me dĂ©sinhiber dans la limite du raisonnable.
En un mot
Ecrire câest⊠la musique
Pour Ă©crire jâai besoin de⊠temps
Si je ne pouvais plus écrire, je⊠cuisinerais.
Merci Nicolas et bon vent pour la suite !
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