Kessel

7. Entretien avec le singe d’Elise Bauer 🐒

J'ai rencontré Elise en organisant un concours d'écriture sur le désir à l'été dernier. Avec mes amies lectrices, nous avions été saisies par l'intensité de son texte. Elise avait ensuite participé à mon atelier d'écriture post concours et quelle joie nous avons eu d'écrire ensemble ! Voici les réponses de son singe intérieur à mes questions !

Flanquer la lumiĂšre
4 min ⋅ 06/03/2024

Le brise-glace

Ferme les yeux et imagine que lorsque tu Ă©cris, tu te transformes en animal. Qui deviens-tu ? un singe parce que c’est malicieux. Ça dĂ©connecte bien de la rĂ©alitĂ© pour partir dans son dĂ©lire.

La genĂšse

Depuis quand Ă©cris-tu ? depuis que j’ai 12 ans.

Est-ce que ça a Ă©tĂ© difficile d’assumer ton dĂ©sir d’écrire ? oui pendant longtemps je l’ai gardĂ© pour moi, j’écrivais en cours quand je m’ennuyais, donc difficile de dire ça aux parents. Au dĂ©but c’était de l’expĂ©rimentation, c’était trĂšs brouillon, j’ai attendu que ça me plaise pour en parler autour de moi.

Le sens

Pourquoi Ă©cris-tu ? j’écris beaucoup pour me souvenir. Je veux marquer les moments forts que je vis et y avoir accĂšs pour toujours. MĂȘme si plus tard je perds la mĂ©moire, je peux les revivre en les relisant. J’écris aussi pour transmettre mes Ă©motions Ă  d’autres personnes, mais ce besoin est venu aprĂšs. J’ai besoin de me dire que j’ai vĂ©cu des choses fortes, qu’elles sont rĂ©elles. J’ai besoin de sentir que je laisse ma trace sur le temps, que j’ai vraiment exister.

Virginie Despentes commence King Kong thĂ©orie par : « J’écris de chez les moches, pour les moches. Â» Et toi, tu Ă©crirais de chez qui pour qui ? j’écris de chez les idĂ©alistes pour les pensifs.

Quels genres as-tu explorĂ© ou souhaiterais-tu explorer ? j’ai commencĂ© par le fantastique, la sf et maintenant presque exclusivement de la poĂ©sie. J’ai Ă©crit des nouvelles entre temps. J’aimerais explorer un roman initiatique d’aventures et de voyage.

Quels thĂšmes abordes-tu ? Penses-tu prendre des risques avec certains ? de maniĂšre gĂ©nĂ©rale, j’aborde des thĂšmes intimistes et Ă©motionnels : l’amour (romantique ou familiale, moins amicale), le dĂ©sir, les angoisses, les deuils. Je pense que ce sont des sujets Ă  risque de vulnĂ©rabilitĂ© et d’exposition. J’ai Ă©crit des poĂšmes d’amour, des choses que je n’ai jamais dites aux personnes concernĂ©es.

 

La pratique

OĂč et quand Ă©cris-tu le mieux ? depuis quelques mois, je vais Ă  un atelier d’écriture tous les mardis soirs et c’est lĂ  oĂč j’écris le mieux. Je consacre trois heures de ma soirĂ©e Ă  Ă©crire, c’est trĂšs bĂ©nĂ©fique car j’ai tendance Ă  procrastiner et me disperser. Les longs transports en train, ça marche bien aussi.

As-tu une routine d’écriture et si oui laquelle ?  pas vraiment, j’attends qu’une idĂ©e s’impose Ă  moi et je me dis : « il faut que j’écrive Â». Je me le dis aussi quand un souvenir important me revient.

Les temps sont durs, tu ne peux choisir dĂ©sormais qu’un seul outil pour Ă©crire : le bic, le feutre, le crayon de papier, l’ordinateur ou la machine Ă  Ă©crire ? j’aurais pris mon tĂ©lĂ©phone mais tu l’as pas proposĂ© [rires]. J’écris quasiment tout au bic mais comme je perds facilement mes affaires, il faut que ce soit stockĂ© sur un outil informatique.

Que fais-tu de tes brouillons ? pendant longtemps, Ă  chaque fois que je finissais un texte, je le barrais aprĂšs l’avoir réécrit sur l’ordi. Je voulais me dĂ©tacher du chemin par lequel j’étais arrivĂ©e Ă  finir. Mon copain Ă©tait curieux et voulait voir mes carnets, je n’en avais pas. Maintenant je commence Ă  les garder mais c’est rĂ©cent.

Partages-tu les coulisses de ton travail d’écriture ? oui, plutĂŽt exclusivement avec mon copain. Je lui parle de mes textes, je lui lis ce qui le concerne. Si c’est sur quelqu’un d’autre, je vais le garder pour moi mais il saura que j’écris sur cette personne. 

Y a-t-il quelque chose que tu faisais, que tu ne fais plus et qui t’a libĂ©rĂ©e ? je me mettais plus de contraintes de syntaxe, de ponctuation, de sens. Il fallait que ce soit du bon français. Maintenant je m’autorise Ă  Ă©crire de maniĂšre plus onirique et mĂ©lodique.

Le meilleur conseil qu’on t’ai jamais donnĂ© pour Ă©crire ? j’ai rencontrĂ© quelqu’un dans la rue, je lui ai montrĂ© mon Insta et il m’a dit : Â« c’est incroyable, il faut vraiment que tu continues Ă  Ă©crire. Â» Le soutien d’un inconnu m’a vraiment motivĂ©e, j’y pense beaucoup.

 

La traversée du désert

T’est-il arrivĂ© de ne plus Ă©crire ? Si oui, pendant combien de temps et pourquoi ? quand je suis entrĂ©e en premiĂšre annĂ©e de mĂ©decine, j’ai pas Ă©crit pendant 2 ans, par manque de temps. Et aussi aprĂšs ma rupture, j’étais tellement centrĂ©e sur mes Ă©motions, je ne pouvais plus Ă©crire pendant 3 semaines mĂȘme si j’en avais envie. J’étais trop Ă  fleur de peau pour Ă©crire.

Quelle est ta plus grande difficultĂ© actuelle ? la discipline. MĂȘme quand un Ă©crit s’impose Ă  moi, je peux le repousser et le texte va se « dĂ©s-imposer Â» et ne sera jamais Ă©crit. Je procrastine, j’ai la flemme et le texte disparait.

Comment gĂšres-tu les moments de dĂ©couragement ? j’ai envoyĂ© mon recueil Ă  des maisons et j’ai reçu beaucoup de refus. C’est frustrant et ça remet des choses en question. C’est un peu clichĂ© mais dans ces moments-lĂ  je pense au positif, aux poĂšmes qui ont plu, qui ont Ă©mu. C’est pas parce que des inconnus aiment pas ce que je fais que je dois le dĂ©valoriser.

 

L’inspiration

Quel livre aurais-tu aimĂ© Ă©crire ? l’écume des jours de Boris Vian

Ce soir, c’est un dĂźner trĂšs, trĂšs spĂ©cial, tu peux y inviter trois auteur.es de toutes Ă©poques confondues ? Qui est Ă  table avec toi ? c’est une bonne question, surtout que je ne sais pas comment Ă©taient les auteurs dans la vraie vie, peut-ĂȘtre que c’était des gros cons, je ne me suis pas assez renseignĂ©e... J’aimerais bien avoir Victor Hugo, Sappho et Antonio Machado.

 

La relecture

Es-tu une traqueuse ou une faiseuse de fautes ? traqueuse, complĂštement. J’en fais, ça m’énerve, et quand les gens ont font, ça m’énerve aussi.

As-tu besoin de faire relire tes Ă©crits et si oui par qui ? essentiellement mon copain et ma sƓur pour un point de vue plus objectif.

 

La solitude

Continue cette phrase :  la solitude pour Ă©crire c’est
 indispensable parce que j’ai besoin de me recentrer en moi, mĂȘme s’il y a des gens autour.

Quel est ton rapport Ă  la solitude ? plutĂŽt positif. J’ai besoin d’y retourner rĂ©guliĂšrement mais pas trop longtemps, je suis plutĂŽt extravertie.

 

L’ouverture au monde

Est-ce que c’est difficile d’envoyer ton manuscrit Ă  un Ă©diteur ? non, j’ai envie que les gens le lisent. J’ai du plaisir Ă  imaginer que le texte vive Ă  travers moi par les yeux de quelqu’un. Le texte mĂ©rite de se balader entre les tĂȘtes.

Edition et/ou autoĂ©dition, qu’as-tu explorĂ© ? j’ai explorĂ© l’autoĂ©dition, j’ai adorĂ©. J’aimerais explorer l’édition aussi.

Quels autres outils, rĂ©seaux, plateformes utilises-tu pour montrer ton travail ? j’ai créé y’a pas longtemps un compte Insta de poĂ©sie et j’ai un site pour acheter mon livre. Pour exposer mon travail, c’est essentiellement Insta. [Es-tu Ă  l’aise ?] en soi, Insta peut ĂȘtre trĂšs addictif, ce qui me concerne mais professionnellement ça permet de rencontrer des gens, d’exposer son travail, je pense que c’est un passage obligatoire quand on est un artiste, peut-ĂȘtre “malheureusement”.

Si demain ton livre devenait bestseller, comment penses-tu que tu vivrais la cĂ©lĂ©britĂ© ? je pense que je la vivrais trĂšs bien parce que c’est un rĂȘve d’enfant. J’idĂ©alise beaucoup la vie des stars de cinĂ©ma, mĂȘme si je sais que c’est pas vrai. La cĂ©lĂ©britĂ© pourrait aussi m’ouvrir plein de portes.

 

Légitimité et précarité

Quand on te demande ce que tu fais dans la vie, tu rĂ©ponds quoi ? je rĂ©ponds que je suis Ă©tudiante en mĂ©decine parce que les gens me valorisent immĂ©diatement, alors que si je dis actrice ou poĂšte, j’ai l’impression de dire que je suis chĂŽmeuse.

Est-ce que le statut d’auteure est difficile Ă  assumer ?  il y a un cĂŽtĂ© prĂ©tentieux que je n’arrive pas Ă  assumer. MalgrĂ© tout c’est important pour moi
 non je retire ce que je dis, ce n’est pas difficile, ça fait tellement partie de moi mais j’ai peur du regard des autres.

Vis-tu de l’écriture ? Si oui, est-ce confortable ? Si non, est-ce un objectif ? non je n’en vis pas. Ce n’est pas un objectif, si ça arrive dans ma vie, c’est gĂ©nial mais je n’imagine pas cela possible. Je n’en fais pas une prioritĂ©.

 

La passion

Qu’as-tu fait de plus fou par amour pour l’écriture ? Ă©crire mon recueil et y mettre tout mon cƓur dedans, de montrer aux gens des parts de moi qu’ils ne connaissaient pas. C’est un recueil trĂšs « exhibitionniste Â» et y’a des gens qui ne veulent pas forcĂ©ment tout savoir mais je n’ai pas pensĂ© Ă  ça, j’ai Ă©crit pour la poĂ©sie.

Si je devais mourir ce soir, quel livre me recommanderais-tu Ă  tout prix ? j’ai le droit de dire Harry Potter ? [tu as tous les droits] c’est un livre tellement beau, les morts y ont une place prĂ©pondĂ©rante.

Je suis un gĂ©nie, tu viens de frotter ma lampe et je t’accorde un vƓu en lien avec l’écriture. Que me demandes-tu ? c’est dur de pas sauter sur « avoir du succĂšs Â» [tu peux, le succĂšs n’est pas un gros mot] Etre reconnue pour que des auteurices aient envie de discuter avec moi, beaucoup sont inaccessibles sauf si tu entres dans leur sphĂšre.

 

En un mot

Ecrire c’est 
 vitale

Pour Ă©crire j’ai besoin de
 passion

Si je ne pouvais plus écrire, je
 danserais

 

Comment dĂ©couvrir ton travail ?  @novel_ise

Merci Elise !

Si tu as aimĂ© ce contenu, n’hĂ©site pas Ă  le partager autour de toi. Qu’est-ce que cet entretien t’inspire comme rĂ©flexions ? Ecris-moi 💌

La bise

KK

...

Flanquer la lumiĂšre

Par AnneSo Ka

Autrice et créatrice de podcasts, AnneSo Ka explore les liens entre intimité et société, conditionnement et liberté, expression et résistance.

Son premier livre La mĂšre Ă  boire, Ă  la fois rĂ©cit et poĂ©sie, aborde l’entrĂ©e en maternitĂ© et paraitra cette annĂ©e.

Elle anime des ateliers pour apprendre Ă  transformer une idĂ©e en histoire et dĂ©nouer les nƓuds qui nous empĂȘchent de crĂ©er.

NĂ©e en 1990 pendant une tempĂȘte, elle vit entre Normandie et Bretagne.

Les derniers articles publiés

32. "J'ai saccagé l'idée de l'artiste génie"

par AnneSo Ka   ⋅  04/06/2026 1 min

Entretien avec Minuit, une artiste fascinante 🌊

31. Qui n'a jamais eu le fantasme de disparaßtre le temps d'une journée ?

par AnneSo Ka   ⋅  22/05/2026 3 min

Espace d'exploration poĂ©tique pour rĂ©flĂ©chir Ă  contre-courant 🌊

30. Pourquoi ne pas donner du temps au temps ?

par AnneSo Ka   ⋅  07/05/2026 2 min

Espace d'exploration poétique pour réfléchir à l'essentiel

29. Si vous dĂ©marrez sans jamais finir, c'est qu'il vous manque un squelette đŸ©»

par AnneSo Ka   ⋅  29/04/2026 2 min

Espace d'exploration poétique pour réfléchir à l'essentiel

28. Un chocolat chaud aux épices avant de sauver le monde

par AnneSo Ka   ⋅  18/04/2026 2 min

Espace d'exploration poĂ©tique pour se donner de l'Ă©lan đŸ«Ž

27. Ouvrir ses carnets : exhibition, ex-pression, exorcisation

par AnneSo Ka   ⋅  10/04/2026 2 min

Espace d'exploration poĂ©tique - cap Ă  contre-courant ♒

26. Se planquer pour exister, stratégie personnelle

par AnneSo Ka   ⋅  03/04/2026 2 min

Espace de rĂ©volution poĂ©tique pour donner de l'Ă©lan đŸ«Ž

25. Pouvoir d'achat

par AnneSo Ka   ⋅  20/03/2026 3 min

Podletter | Espace de révolution poétique pour réfléchir à l'essentiel

24. Repulper la fraicheur de son esprit

par AnneSo Ka   ⋅  13/03/2026 1 min

Podletter | Espace de révolution poétique pour réfléchir à l'essentiel

23. Les graines ont des racines qui font parfois des nƓuds

par AnneSo Ka   ⋅  05/03/2026 2 min

đŸ„ Flanquer la lumiĂšre devient une podletter