Kessel

12. Entretien avec le cheval de Marine Firmin🐎

J'ai rencontré Marine lors d'un stage à Paris. Je vous laisse découvrir les réponses d'une jeune femme sensible et passionnée de littérature. Bonne lecture !

Flanquer la lumiĂšre
5 min ⋅ 04/06/2024

Le brise-glace

Ferme les yeux et imagine que lorsque tu Ă©cris, tu te transformes en animal. Qui deviens-tu ? 

Un cheval qui galope ! Je note Ă©normĂ©ment de choses et parfois ma main n’arrive mĂȘme plus Ă  suivre mes idĂ©es. J’ai fait une association entre le cheval et l’esprit qui galope.

 

La genĂšse

Depuis quand Ă©cris-tu ? j’ai commencĂ© en sixiĂšme Ă  Ă©crire mon journal intime et depuis j’ai des tas de journaux dans ma cave. Je dĂ©marre la poĂ©sie au lycĂ©e et la fiction en prose vers 20 ans.

Est-ce que ça a Ă©tĂ© difficile d’assumer ton dĂ©sir d’écrire ? ça n’a pas Ă©tĂ© difficile, c’était une voie de consolation pour m’exprimer parce que je n’ai pas pu ĂȘtre comĂ©dienne, mon premier dĂ©sir. L’écriture Ă©tait naturelle contrairement Ă  l’art dramatique. Je me disais Ă  15 ans « je veux ĂȘtre actrice et j’écrirais quand je serai vieille Â».

 

Le sens

Pourquoi Ă©cris-tu ? As-tu conscience du fondement derriĂšre ton Ă©lan d’écriture ? J’ai lu un livre de Rosa Montero, Le danger de ne pas ĂȘtre folle et je m’y suis bcp retrouvĂ©e : cette angoisse du temps, ce besoin de fuir dans l’imagination, cette frustration du rĂ©el... On le retrouve dans mes textes. C’est cathartique.

Virginie Despentes commence King Kong thĂ©orie par : « J’écris de chez les moches, pour les moches. Â» Et toi, tu Ă©crirais de chez qui pour qui ? J’écris de chez les taré·es pour les taré·es (rires).

Tu Ă©cris sur quoi ? je suis en train de lire Bernard de MontrĂ©al, un Ă©crivain un peu perchĂ© et ça me passionne. Je m’intĂ©resse aux biopics, aux « d’aprĂšs une histoire vraie Â» ; aux thĂšmes qui sont inspirĂ©s du rĂ©el, au besoin et Ă  la puissance que ce soit « vrai Â».

Penses-tu prendre des risques avec certains sujets ? quand j’écris, j’écris souvent pour quelqu’un et c’est prendre un risque vis-Ă -vis de cette personne si iel le lit.

 

La pratique

OĂč et quand Ă©cris-tu le mieux ? j’écris chez moi, le plus souvent sans musique, dans le silence. Je ne supporte pas d’écrire dans un lieu public parce que j’ai l’impression que l’on regarde mon Ă©cran, mĂȘme si je sais que c’est pas vrai.

As-tu une routine d’écriture et si oui laquelle ? j’écris plus au feeling, je n’ai pas de rituel mais j’ai besoin d’ĂȘtre chez moi, je suis entourĂ©e de mes livres, mon environnement. [ta routine c’est ton espace de travail ?] Oui.

Les temps sont durs, tu ne peux choisir dĂ©sormais qu’un seul outil pour Ă©crire : le bic, le feutre, le crayon de papier, l’ordinateur ou la machine Ă  Ă©crire ? l’intime je l’écris sur le cahier et la fiction sur l’ordi ; je prends bcp de notes sur mon tĂ©lĂ©phone. Chaque outil a sa fonction, donc difficile de choisir.

Que fais-tu de tes brouillons ? je garde mes versions prĂ©cĂ©dentes. Comme je suis un peu parano, je m’envoie toujours la derniĂšre version par mail. Pour les journaux, y’a une part de moi qui a envie de tout foutre Ă  la poubelle, parce que je sais que je ne relirai jamais tout mais je les garde quand mĂȘme.

Partages-tu les coulisses de ton travail d’écriture Ă  tes amis, sur les rĂ©seaux ? j’envoie Ă  ma mĂšre qui est une grande lectrice et qui est assez dure avec moi. Je me dis « si ça lui plait, ça plairait Ă  tout le monde Â».

Y a-t-il quelque chose que tu faisais, que tu ne fais plus et qui t’a libĂ©rĂ©e ? avant j’écrivais trĂšs lentement, je repassais sur toutes mes phrases. J’avais des premiers jets plutĂŽt bien faits mais c’était Ă©puisant. Aujourd’hui, j’essaye de m’empĂȘcher de relire tout de suite, je garde l’esprit critique pour plus tard afin d’ĂȘtre la plus libre possible dans l’écriture du premier jet.

Le meilleur conseil qu’on t’ai jamais donnĂ© pour Ă©crire ? Ă©couter le ton, la voix, la couleur, le motif du texte et les garder tout au long du livre. Ecouter, c’est important.

 

La traversée du désert

T’est-il arrivĂ© de ne plus Ă©crire ? Si oui, pendant combien de temps et pourquoi ? un thĂ©rapeute m’a dit un jour « l’écriture sera un outil pour vous, vous n’ĂȘtes pas du tout faite pour ça Â», ça m’a beaucoup marquĂ© parce que l’écriture Ă©tait toute ma vie. Paradoxalement, Ă  cette Ă©poque je n’ai jamais autant Ă©crit et je me disais que je n’allais rien en faire. Ne pas Ă©crire du tout ? J’adore les dĂ©buts, imaginer l’intrigue, les personnages, faire des plans et parfois le problĂšme, c’est que je ne passe pas Ă  l’acte de l’écriture. C’est ce qui se passe maintenant
 [je crois qu’il va y avoir un lien avec la question suivante]

Quelle est ta plus grande difficultĂ© actuelle ? me mettre Ă  Ă©crire ! Le dĂ©calage entre ce que j’imagine et ce que je produis est dĂ©stabilisant.

Comment gĂšres-tu les moments de dĂ©couragement ? en gĂ©nĂ©ral, je me rĂ©fugie dans la lecture, soit des textes d’écrivains sur la lecture, soit des romans, ça me nourrit.

 

L’inspiration

Quel livre aurais-tu aimĂ© Ă©crire ? D’aprĂšs une histoire vraie de Delphine de Vigan, ce livre est gĂ©nial, il y a plusieurs niveaux de lectures.

Ce soir, c’est un dĂźner trĂšs, trĂšs spĂ©cial, tu peux y inviter trois auteurices de toutes Ă©poques confondues ? Qui est Ă  table avec toi ? Rilke, Barjavel et Eluard ! [tu rĂ©ponds super facilement] Ces trois lĂ  me touchent beaucoup, mĂȘme si j’en ai plein d’autres. [je m’en doute !]

 

La relecture

As-tu besoin de faire relire tes Ă©crits et si oui par qui ? je demande rarement aux gens de me lire, en gĂ©nĂ©ral c’est eux qui me demandent quand je leur parle de ce que j’écris. Pour la relecture, j’ose pas trop demander et j’ai peu de gens autour de moi qui pourraient le faire, Ă  part ma mĂšre.

 

La solitude

Continue cette phrase : la solitude pour Ă©crire c’est
  essentiel.

Quel est ton rapport Ă  la solitude en gĂ©nĂ©ral ? j’en ai besoin et je l’aime. AprĂšs, pour mon Ă©quilibre, j’ai besoin d’en sortir. J’ai envie de citer Picasso qui disait : « rien ne peut ĂȘtre créé sans la solitude, je me suis créé une solitude que personne ne soupçonne. Â» Dans la crĂ©ation pure, on est obligĂ© d’ĂȘtre seul.

 

L’ouverture au monde

Est-ce que c’est difficile d’envoyer ton manuscrit Ă  un Ă©diteur ? c’est pas difficile, en gĂ©nĂ©ral quand j’envoie, je suis assez sĂ»re de moi et je connais aussi le systĂšme, trĂšs peu dâ€˜Ă©crivains sont publiĂ©s. Je n’ai pas plus d’attentes que ça.

Edition et/ou autoĂ©dition, qu’as-tu explorĂ© ? que l’édition classique. Mes nouvelles sont publiĂ©es dans des revues comme la revue Saint Ambroise. [L’autoĂ©dition tu en penses quoi ?] Je ne sais pas trop
 De ce que j’ai lu, je ne me reconnais pas dans ces univers fantaisistes ou feel good. Je t’avoue que je suis flemmarde, alors faire la couverture, la comm’ et tout
 J’en suis pas lĂ  et j’admire les gens qui le font.

Quels autres outils, rĂ©seaux, plateformes utilises-tu pour montrer ton travail ? non, je cite les auteurs que j’aime et je me cache derriĂšre ça. Quand je mets une phrase de moi, vite, je mets une citation de quelqu’un d’autre !

Si demain ton livre devenait bestseller, comment penses-tu que tu vivrais la cĂ©lĂ©britĂ© ? si j’arrive pas Ă  Ă©crire une phrase sur Insta
 (rires) Il y a une part de moi qui rĂȘverait de cette reconnaissance mais je flipperais de dingue. J’ai vraiment besoin de travailler sur le regard de l’autre.

 

Légitimité et précarité

Quand on te demande ce que tu fais dans la vie, tu rĂ©ponds quoi ? je dis toujours « actuellement Â» je suis biographe. En fonction de la personne, je prĂ©cise que j’écris pour moi ou pas.

Est-ce que le statut d’auteurice est difficile Ă  assumer ? avec la biographie, je peux tricher et dire que je suis autrice. Et ça me fait moins peur que de dire « Ă©crivaine », ça c’est lourd.

Est-ce que tu te considĂšres comme une « artiste Â» ? oui et non parce que j’ai pas Ă©tĂ© reconnue Ă  la mesure de ce que j’espĂšre. J’ai un tempĂ©rament tourmentĂ© artistique et je suis encore en attente de cette reconnaissance et de cette validation.

Ça veut dire quoi pour toi ĂȘtre artiste ? je citerai (encore) JR : « l’art ne sauve pas le monde mais il permet de modifier les perceptions Â». Je trouve ça trĂšs vrai, on a tous une rĂ©alitĂ© commune et l’artiste arrive Ă  la transformer Ă  travers son canal, son prisme.

Vis-tu de l’écriture ? Si oui, est-ce confortable ? Si non, est-ce un objectif ? en tant que biographe, je gagne ma vie mais mon but est d’écrire pour moi. Mais j’ai une croyance profonde qui me dit que c’est quasi impossible.

 

La passion

Qu’as-tu fait de plus fou par amour pour l’écriture ? plus jeune, vivre des choses un peu folles pour pouvoir les Ă©crire aprĂšs, sans forcĂ©ment le prĂ©mĂ©diter. [tu peux nous en dire plus sur ces « choses folles Â» ?] Par exemple, je suis partie du jour au lendemain en Argentine rejoindre un DJ BrĂ©silien dont m’avait parlĂ© un mec russe qui vivait Ă  Madrid oĂč je vivais aussi. Et je suis toujours en contact avec ce DJ (rires)

Je suis un gĂ©nie, tu viens de frotter ma lampe et je t’accorde un vƓu en lien avec l’écriture. Que me demandes-tu ? la capacitĂ© Ă  manifester tous les projets qui me traversent la tĂȘte, Ă  Ă©crire tout ce qui me vient.

 

En un mot

Ecrire c’est
 se relier.

Pour Ă©crire j’ai besoin de
 silence
 non de solitude !

Si je ne pouvais plus écrire, je
 me résignerais à lire.

 

Comment dĂ©couvrir ton travail ? 

Insta : @marinef28

Merci Marine et bonne route Ă  toi !

Kastel Ka

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Flanquer la lumiĂšre

Par AnneSo Ka

Autrice et créatrice de podcasts, AnneSo Ka explore les liens entre intimité et société, conditionnement et liberté, expression et résistance.

Son premier livre La mĂšre Ă  boire, Ă  la fois rĂ©cit et poĂ©sie, aborde l’entrĂ©e en maternitĂ© et paraitra cette annĂ©e.

Elle anime des ateliers pour apprendre Ă  transformer une idĂ©e en histoire et dĂ©nouer les nƓuds qui nous empĂȘchent de crĂ©er.

NĂ©e en 1990 pendant une tempĂȘte, elle vit entre Normandie et Bretagne.

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